Les plaines

Québec-ville, la nuit d’un 23 juin de cette année.

Il faut être; sinon inconscient, sinon abnégationniste, franchement aveugle pour ne pas remarquer le silence de toute une ville un soir où l’on remarquait jadis une effervescence contagieuse. Hier j’ai vu, louvoyant entre les plaines et la basse-ville qu’un silence inquiet timidement brisé par des «Bonne Saint-Jean» comme murmurés entre conspirateurs, des capitaines-québec (vous savez ceux qui se promènent avec une cape fleur-de-lysée) chef d’aucunes fiertés. J’avais, avec ma copine, pris la décision sage d’être le plus sobre possible cette année et en lieu d’une rituelle virée aux plaines, nous avions plutôt décidé d’aller voir les tableaux de Leduc, Lemieux, Pellan et Riopelle au MNBAQ qui nous faisait le cadeaux de rester, hier, ouvert jusqu’à minuit. Vous direz que je n’étais pas au bon endroit pour voir de l’effervescence et du plaisir. À l’extérieur des murs du musée, pourtant, le mutisme consacré du lieu se manifestait. 

C’est en disant, je pense, la peur d’être vue hier, que je pense faire le plus plaisir à ceux qui ne croient plus au Nous distinct dont nous avons mis un demi-siècle à construire, et du même coup, amoindrir la force vive de ceux qui y croient encore. Je ne pense pas pouvoir plus mal faire qu’en disant qu’hier je n’ai pas été une seule seconde «québécois». Devant les vitraux automatiques de Riopelle, j’ai senti par contre l’appel d’un âge (somme toute pas si lointain) demandant le plus-que-soi-même. Non pas le nationalisme, terrain je conçois maintenant trop glissant, mais le besoin d’accomplir du au-delà-de-soi pour le commun, la famille d’un peuple. Comment ne pas être ému devant l’oeuvre d’un homme qui aux derniers jours de son passage terrestre se consacre à une fresque immense qu’il dédie à la résistance? 

Je ne crois plus aux révolutions comme le pensait probablement possible nos ancètres. Je pense que nous vivons dans un contexte où justement les révolutions sont la norme (des révolutions questionnables, certes). Ainsi l’idée n’est peut-être plus de converser des paradigmes (ils y en a autant qu’ils y a d’individus désormais). Mais concentrer. 

Je chiale comme un chialeux de salon inutile. Demain se poursuivront les trajets de nos petites vivances parallèles. Sur les terrains vides nos espoirs, sous les plaines, les boulets de canons dorment toujours.

Pancarte

Nous sommes à un jour du vote mon beau grand Taschereau de remparts, de hauts pis de bas instinct, de Parlement sourd pis d’hiver qui finit pu. Je me disais que cette année quelque chose me donnerait le goût de le faire, que les évènements politiques ne seraient pas trop cyniques pour que j’aie véritablement le goût de le faire: d’analyser les pancartes par jeu, par gaminerie. Mais comme dans la politique tout est un peu, désormais, soit prédigéré pour mieux faire passer ou horriblement inintéressant pour occulter, telle aura été cette campagne,encore sempiternellement. Je n’ai pas voulu écrire avant parce que j’attendais d’avoir un propos qui surpasserait l’analyse plate pour aller au-delà des images. Il est toujours plus puissant d’aller outre celle-ci dans un univers mental dégagé. Or, pas d’échappatoire possible. Nous sommes enfermés dans l’empire de la pancarte, dans l’empire de l’image, dans l’empire de l’«adhère-aveugle».
Nous ne pouvons que briser de nous-mêmes.
Désolé de ce paragraphe préambule pathos. Je m’emporte dans le pessimisme moi-même. Quand je vois l’idem des idées présentées avec le comptoir des viandes de mon Intermarché de quartier, ô mon Taschereau moribond de désassemblée nationale. Mais voulez-vous vraiment de ce steak-là ? Mais voulez-vous vraiment de choses aussi idiotes que les idées véhiculées dans cette campagne ? De choses aussi petites ? Et quelles idées ? Justement ? Évider les idées. L’austérité ? L’économisme de l’Humain ? Mais surtout la peur. Ayez peur. N’ayez que peur. N’ayez que peur de l’encore pire. Votez de l’épiderme pour n’importe quoi. Votez contre pour la peur. L’humiliation de nous présenter pendant un mois et demi de nouvelles idées aussi nourrissantes que le repas frugal traditionnel d’«un homme et son péché». Alors que notre seul péché reste le désespoir.

J’aimerais connaître l’histoire alternative de nos luttes. Du pied des remparts de ma ville voir de vieilles guerres se résoudre. Pas des faces menteuses. Retirer les boulets de canon du sous-sol de la ville. Réécrire une constitution. Penser, penser dans l’espace dégagé. Mais il a de moins en moins d’espace vital alloué, et de plus en plus d’espace publicitaire.

Ne plus rien en savoir de se faire dire. Et dire ? Mais qui t’entends petit puceron de rien. Mais qui t’entends affairés qu’ils sont. Pauvre petit gamin avec le mot liberté en bouche. Penses-tu vraiment toi-même ? Où t’es aussi une image publicitaire. MYSELF TRADEMARK dans le pays du fuck all.

Désolé le pathos.

Cette matière est bonne si elle brûle
dans l’immensité d’un corps immense
immatière-moi
les personnes en
masses de corps
infranchissables

Première récolte: Pronostic

Première journée, premières prises de photos de pancartes. Dans ce Taschereau central, terre d’accueil de l’hôtel du parlement, les pancartes se dressent. Suite à ce que j’ai écrit hier je suis allé aujourd’hui, faire une petite chasse aux pancartes. De cette première récolte, un premier constat, une première surprise, les trois partis dont j’ai vu la pancarte (QS, PLQ, PQ) ont fait un excellent travail. Excellent travail, mais bien sûr analysable, critiquable, soit. J’ai l’impression, un peu égoïste, oui, que les partis m’ont écouté depuis la dernière campagne. Le contexte étant différent, aussi, ma critique devra et sera moins cinglante. J’avoue, avec amertume certes, que les pancartes sont très belles, certaines convenues (j’y reviendrai) mais la plupart superbement réalisées. Eh oui. «Superbement réalisés» je n’aurais pas cru pouvoir dire cela d’une pancarte. Je me suis même surpris à vouloir en afficher quelques-unes dans mon salon (drastique comme ça). Toutefois, malgré ce premier regard surpris et partisan du travail exécuté sur la bouille de nos candidats, je me réserve le droit de réviser les photographies recueillies et je vous reviendrai avec des propos plus ou moins élogieux. Notons, aussi, que ce n’est pas toutes les pancartes qui sont affichées. Notons — du moins dans Taschereau — l’absence remarquée de la Coalition Avenir Québec, d’Option Nationale (qui récidivera probablement sur sa stratégie digitale et de pancartes financées sur les dons comme en 2012, quoique rien ne soit annoncé il me semble), l’absence aussi des autres partis satellitaires et des indépendants. J’attends toujours aussi vos envois, j’en ai déjà reçu quelques-unes, je vous en remercie, j’en attends beaucoup d’autres.

I Need You!

J’ai besoin de vous

Samedi 8 mars 2014

Lancement de campagne électorale il y a trois jours, et déjà dans ma circonscription (Taschereau… pas très loin du Parlement) les poteaux se fardent de belles bouilles fatigantes qui te sourient pis qui te sourient tellement…. Pour t’hypnotiser, de leurs belles dents blanc #FFFFFF sans doute…

J’avais fait l’exercise durant la campagne de 2012, alors qu’à l’époque nous avions notre émission à CKRL moi et des potes. Et j’ai envie de récidiver cette année, c’est-à-dire je vais faire l’analyse formelle, visuelle et graphique des différentes pancartes électorales. Le but avoué de l’opération est bien sûr d’offrir à la classe électorale une base de donnée critique et analytique de leurs communications graphiques et de relever les bons coups et les moins bons coups. Je ne le fait pas dans un but partisan (Quoique, est-ce que c’est possible de ne pas être partisan de quelque chose?).

Alors nous parlerons couleurs, typographie, message et photographie. Et pour aller plus loin qu’aux dernières élections j’ai besoin de votre aide. Oué-oui TOI, toi qui vit dans des circonscriptions moins plates que Taschereau, OUI toi qui a dans sa circonscription électorale des partis aussi exotiques que le parti Marxiste-Léniniste de Québec, Toi qui a Martine Desjardins ou Leo Bureau-Blouin comme candidat sur son bulletin de vote, toi qui a vu les meilleures pancartes I NEED YOU pis ton smartphone ou ton appareil photo pour photographier toutes les pancartes que tu croises dans ta rue favorite ou moins favorite, I NEED YOU parce que t’as vu la plus malade parodie sur le web, pour garder des archives et étoffer mon propos et allez plus en profondeur que la dernière fois. I NEED YOU!! Toute ton toi, toutes mes vous autres, gang de chanceux, j’ai besoin de vous autres parce que cette fois-là je veux être préparé et pouvoir vous livrer le meilleur de moi-même dans mes articles de critiques de pancartes électorales. Pour ne plus que notre image de la politique ressemble à une annonce de Remax.

Ce que je cherche:
—Photos de pancartes dans la rue (veuillez spécifier la circonscription et/ou le coin de rue);
—Parodies de pancartes vue sur le web;
—Street art à saveur electorale;
—BREF tout ce que vous voyez se rapportant à l’image de la campagne;

Dans le but:
—d’en faire la critique et l’exposition dans des articles sur ce blog, les articles prendront un caractère humoristique, satyrique, tout en restant sérieux, je suis bon là-dedans;
—d’avoir du gros fonne noir;
—d’être un p’tit peu iconoclaste, un p’tit peu baveux, mais gentil (dans la position hype et cool du consensus mou);
—de publier ces articles ici même;

On envoie ça:
—à mon adresse courriel: ici
—sinon par Twitter ou Facebook

Pour entendre les chroniques radio de 2012 c’est ici.

D’ici là stay tuned je commence bientôt.

1302

1. INT. SALON À ORSAINVILLE — NUIT

Le salon d’un appartement épuré aux volumes froids d’un design scandinave et décoré de quelques plantes vertes est faiblement illuminé par une lampe sur pied. Un téléviseur énorme style écran plat sur un meuble rouge minimaliste diffuse le générique d’un film européen. un HOMME (Simon) est assis sur le divan en cuir rouge jouxtant la lampe et pianote sur le clavier d’un ordinateur portable style MacIntosh. Il s’arrête. Il regarde quelques secondes le téléviseur. Recommence son écriture.

Simon (H.C.)
Je parle de peu de choses. Et donner un sens à tout ça, encore moins le goût. Si faut commencer dans l’action alors que rien, vraiment ne s’entame. Ce que j’y peux? Sais pas. Sans grave incidence. Devrait être plus constant et oublier le rêve du tout beau et mettre encore quelques kilo-octets de plus dans le grand Hive-Mind d’internet. Pourrait aussi dire quelques mots sur c’que j’ai fait. Là encore, quelle importance.

Le téléviseur diffuse maintenant les nouvelles… " Déces de l’acteur Peter O’Toole, Élection de la socialiste Michelle Bachelet au Chili, Maintenant une analyse des habitudes de consommation des biens nantis pour Noël…" Il ferme le téléviseur. Je ferme le téléviseur. Le fermes-je vraiment? vous ne saurez pas. Vous ne saurez rien, mais vous aurez accès à tout. C’est terrible l’abnégation avec laquelle on se dévoile. J’ai reçue une tuque crochetée de ma mère pour ma fête. C’est utile et c’est beau. Encore une émission sur l’économie. L’économie est une nouvelle religion dont les bonzes cravatés se gargarisent avec discours alambiqués pleins de mots vidées de sens. On taxera ensuite les poètes à la même chaîne d’obscurantisme littéraire, d’écrire pour ne pas être compris. Je devrais me compromettre ici plus souvent. dire des choses pertinentes. Avoir l’air intelligent. Dire que mon monde est inculte et barbare, regarder des films jusqu’à très tard dans la nuit. Et poursuivre des études. Quêter de l’argent pour poursuivre des études. Rêver, peut-être qu’une chose je ferai.

Il est tombé 30 cm de neige aujourd’hui. Des sorties de routes et des carambolages. Je pense à pays autres. Ici c’est une habitude. À qui je m’adresse donc en écrivant ici?

Madame Marois, pourquoi voulez-vous détruire le Canada? Moi personnellement, je pense que ce patchwork n’a pas raison d’être. Mais il est tard et je n’ai pas d’arguments. Le téléviseur du récit continues dans la réalité son soliloque et, isolé, dans le tumulte des vents et de la poudrerie les bouches des canons se bloquent et gèlent. Je termine mes derniers travaux pour mon cours d’Écriture Médiatique (Série Télévisé) bien emmitouflé, bloqué chez ma mère par l’arrêt des autobus.

UTOPIE DE LA MUSELIÈRE

Utopie de la muselière

La première chose qui me vient à l’esprit en ouvrant le traitement de texte est : « Pourquoi encore j’ai ouvert ma grande gueule sur un sujet qui me dépasse si entièrement? » La seconde, et ce n’est guère mieux c’est : « Comment j’ai pu déjà écrire un texte à ce sujet? » et maintenant comment écrire des mots significatifs quand la totalité de l’affaire surpasse ce que mon esprit trivial a l’habitude d’appréhender, pour aller au-delà du normatif jusque dans l’état transcendé des mots, au-delà des frontières du quantifiable, dans l’esprit du purement qualificatif, du sensuel là où le mot s’évanouit à lui-même et de parler sans vouloir faire beau, sans vouloir faire spectaculaire et échouer (bien sûr, vous savez : demandez à un homme de prendre la parole et invariablement il tentera d’épater la galerie). Par contre, où j’en suis dans la nécessité, parce que j’ai déjà entre-ouverte cette porte, je suis et je parlerai à partir du lieu d’où il m’est permis d’exprimer, sans la rigueur intellectuelle d’un sage émérite, ce lieu qu’on nommera facilement sensibilité, pour ajouter quelques paroles de plus sur des idées sensibles uniquement effleurées lors de ma précédente boutade.

J’ai vu un artiste ce matin qui habite dans le même bloc que moi. Ce ne doit pas être un type très fameux ou bardé de prix habitué d’être pris en entrevue aux bulletins de 20 :00. Je l’ai reconnu à son regard fuyant, à ses pas irréguliers qui l’on menés à quitter la belle voie pavée qui débute de la porte du bloc pour mourir net au trottoir encerclant la rue. Plutôt que de suivre cette voie conceptualisée pour être marchée, je l’ai vu piétiner la belle pelouse, fraîchement plantée, pour arriver plus rapidement au bitume, éviter les regards de curieux comme moi sur leur balcon. Il est disparu rapidement derrière l’unité de ventilation du bloc hyper hi Tech : ombre parmi les ombres (image facile). Je ne sais du type que ce que j’ai déduit de son attitude, que ce que j’ai projeté sur lui. J’en ai surtout déduit qu’il avait un problème avec les chemins déjà tracés. Reconnaître l’attitude d’un artiste dans ce geste est toutefois fort simple : elle est observable dans bon nombre d’entres eux, mais elle n’est pas, en outre, l’attitude établie, régulière, normative.

De là naquit l’essence du problème. De divergence en divergence, de routes alternatives en voies de service, la menace d’un paradigme guette toujours d’emblée celui qui découvre de nouveaux chemins : c’est en pavant que d’autres suivent. Ainsi, la culture s’étend.  Coexistent simultanément les initiateurs de mouvements, ceux qui suivent ou promeuvent et ses censeurs. Ces trois personae sont inter-dépendamment liées et indispensables aux unes et aux autres. Ils créent la dynamique des mouvements de culture. Cette dynamique s’effectuait traditionnellement de manière naturelle en donnant de la prestance aux mouvements dominants ou ceux parvenant à se tailler un interstice d’espace dans le milieu culturel en s’opposant à cette mouvance dogmatique.

Sachant qu’il en va de même, l’action d’un état idéologiquement biaisé (et ils le sont tous) sera de porter à la fois le visage du censeur et du promoteur. De sorte que cet état pourra à la fois étouffer et faire fleurir les courants selon qu’un artiste endosse ou critique l’idéologie dominante malgré la fluidité des pensées et leur vitesse de croissance. Principalement, le contrat tacite entre tous les membres d’une communauté édictant les lignes de conduite porte le nom de « Loi ». Les lois sont perméables mais permettent le temps de leur validité de tracer une voie praticable dans les manières de se comporter, déterminent les lieux où certaines actions sont possibles, déterminent le champ dans lequel il est possible d’évoluer. La plupart sont bonnes et se basent sur des critères de morale haute et profondément humaine, d’autres, et nous l’avons vu, servent des politiciens dans les buts qu’ils se sont visés. Quoi qu’il en soit, outrepasser une voie balisée d’une loi doit nécessairement être puni, il en va de notre confiance au contrat que nous passons avec tous les autres membres de notre communauté.

Nous prenons donc ces voies aveuglement en vertu de la sécurité qu’elle apporte en estimant de prime abord qu’elles sont justes. Et pour la majorité d’entre elles cela est vrai.

Outre le législatif, les médias sont un second système d’encadrement, agissant tout aussi bien en censeur qu’en promoteur. Son action est quant à elle insidieuse, subjective et de masse. La télévision, la radio, l’opinion publique propulsée en mégabites secondes, les journaux, les contentieux convergeant, le brouhaha incessant, bref le mur du son inlassablement martelé dans le visage, nous laisse bien pantois à l’heure de définir ce qui est moral, ce qui est juste, ce qui est éthique; face aux visages de l’épouvante des tragédies ordinaires, aux tumultes des opinions tweetées en 24 images secondes, à l’infatigable gueule de Éric Duhaime, à l’infatigable gueule de Dominic Maurais, à l’infatigable téléscripteur de Céline Galipeau, à la plume mon-oncle-est-plus-fort-que-toi de Richard Martineau, aux personnalités qui ont le crédit l’espace d’une soirée d’émettre leur souffle prémâché en diffusion prime time à nos 450 milles auditeurs, face aux critiques qui démolissent et encensent en 150 mots l’œuvre difficilement accomplie, face aux articles d’une rigueur de larve ayant vu du monde simplement de ce que le cadre d’une caméra a pu lui montrer, que peux, que puis-je, que pouvons-nous lorsque les mâchoires médiatiques se referment sur un sujet complexe et n’en montre que l’ombre projetée sur le mur de nos salons? La caverne n’est jamais bien loin et l’ignorant gobe goulûment son dû de nouvelles faciles servies pour lui en rémission de ses propres paresses à réfléchir de lui-même.

L’exercice de sa pensée unique a bien peu de poids face à l’unicité de pensée d’une masse dopée au médiatique.

Le type qui est sorti de mon bloc n’a pas commis une faute au sens strict d’une loi. Il a tout simplement agi en désaccord avec un précepte tacite, généralement accepté de tous et ne sera pas puni d’avoir piétiné une pelouse. Grand bien lui en fasse. Mais par son geste il m’a montré un autre chemin possible. Qu’il soit bon ou mauvais ne comporte, finalement, aucune différence, mais il prouve qu’il existe bel et bien des chemins qui sont occultés par les systèmes mis en place. Que tous les habitants de mon bloc appartement sont au final muselés d’utiliser la voie prévue à cet effet. Tel qu’il est impossible pour la majorité de concevoir qu’un artiste est une autre obsession que le beau. Tel qu’il est inconcevable qu’une pelouse puisse être marchée. Telle est aussi la mission d’un artiste voulant s’occuper à autre chose qu’à l’esthétique et être l’initiateur de la nouveauté : Il doit s’occuper, son corps défendant, à emprunter des chemins répréhensibles; il doit s’occuper, son image défendant,  à montrer là où les lois, les mœurs, là où le contrat tacite d’une communauté se trompe à son avis; Il doit être « affamé d’existence »[1] au sens où il fait l’expérience d’un mode d’expression, un mode de liberté radicalement autre que ce qu’il nous est arbitrairement imposé; il doit s’étonner des lieux communs et des agissements de la masse. Il doit nourrir une pensée qui lui est personnelle, sensible, chuintante peut-être mais de la force d’un torrent. Il ne doit pas faire ce qu’on lui dit de faire. Il ne doit pas accepter jusqu’à s’oblitérer lui-même. Il doit parvenir à hausser l’étendard de sa propre existence au-dessus d’une terre oublieuse des hommes qui l’ont forgée, battre une route inattendue malgré les craintes et la souffrance, malgré les hommes réticents de se voir amputé une part de leur confort, faire avec ses mains industrieuses un jardin en des champs inexplorés. En lieu et place d’une parole agonisante crier du haut de la vie qu’il est là, qu’il existe, qu’il a déjà parcourut ce chemin.

Tel est, je crois tout ce que, ce soir, j’avais à dire.

30 Août 2013, Québec
dans le cadre de la soirée de performance O Lucky Man, au Lieu


[1] «Il faut être affamé d’existence. Notre culture réclame par-dessus tout cet impératif», Pierre Vadeboncoeur, Pour une dynamique de notre culture, Extrait du recueil La ligne du risque, Montréal, Editions Hmh, page 30

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 727 autres abonnés